Solidarité en temps de crise

La crise que nous vivons nous a amenés à nous adapter rapidement.

Préserver la capacité opérationnelle de la Légion étrangère face au COVID 19, se maintenir prêt pour de nouvelles missions, informer et rassurer les familles. C’est ainsi que, durant plusieurs semaines, nos quartiers se sont armés de “postes isolés” sur lesquels s’organisèrent une relève régulière, un fonctionnement et des comportements permettant de compenser l’absence des rassemblements et d’éviter la progression de l’épidémie. Mis en alerte et engagés comme leurs frères d’armes des autres armées, directions et services, les légionnaires accomplissent aujourd’hui de nombreuses missions au sein de l’opération Résilience.

L’histoire des soldats et par extension celle des légionnaires, est jalonnée des luttes contre les épidémies. Amenés à faire campagne dans des zones reculées et au climat hostile, la confrontation avec l’ennemi invisible ne date pas d’hier. En Crimée, le choléra, la dysenterie et le typhus se propagèrent parmi la troupe avec une rapidité inouïe, frappant d’emblée la brigade étrangère composée des deux régiments étrangers, alors que le débarquement du corps expéditionnaire n’était pas terminé. En quelques jours, 180 d’entre eux succombèrent, dont le chef, le général Carbuccia. Le reste des troupes n’étant pas épargné, le commandement dut adapter le plan de campagne.

Au Mexique, la Légion, contrairement à ce qu’elle pensait aux vues de la situation à Puebla, ne gagna pas les hauts plateaux. Elle dut accomplir ses missions sur les terra calientes, les terres chaudes, territoire insalubre et infesté de moustiques. Très vite, le vomito negro, la fièvre jaune, rendit la campagne particulièrement éprouvante. Dans sa nouvelle histoire de la Légion étrangère, Patrick de Gmeline nous le rappelle : “les premiers malades se traînent ou plutôt sont transportés sur des brêles en queue de convoi. Les médecins et les infirmiers se sentent démunis.”

De retour en Algérie en 1867, après une campagne douloureuse, les légionnaires affrontèrent encore l’épidémie de choléra sévissant dans la région. Toutefois, répartis en postes isolés, peu d’entre eux furent atteints par le fléau qui tua, à cette époque, plus de 8 500 soldats en quelques semaines. Au Tonkin, au Dahomey, en Indochine, le paludisme et plus largement la fièvre, faisaient partie d’un quotidien déjà rude et rythmé par des opérations difficiles contre un ennemi très combattif.

Malgré les ravages et la terreur qu’elles inspiraient, les épidémies donnèrent partout lieu à des manifestations de solidarité. Monsieur d’Albeca, dans son ouvrage “la France au Dahomey”, nous livre cette anecdote : “…je n’oublierai jamais ce tableau saisissant (…) le lieutenant Gelas, qui devait mourir d’épuisement peu après, passait livide en grelottant de fièvre, près d’une civière sur laquelle souffrait un légionnaire, la poitrine traversée d’une balle. Cet homme trouva la force d’appeler “tenez, mon lieutenant” et se soulevant péniblement, le légionnaire prit sa musette qui lui servait d’oreiller et y cherchait d’une main tremblante un citron, il le tendit au lieutenant…”

Notre dossier traite ce mois-ci de la solidarité légionnaire exprimée dans la lutte contre la pandémie, avec et au plus près de notre service de santé, des camarades et des soignants de notre pays ainsi que des familles et des populations. Je rends un hommage appuyé à nos anciens de l’Institut des invalides de la Légion étrangère de Puyloubier et de la Maison du légionnaire d’Auriol qui traversent cette crise confinés sous la constante et bienveillante attention de leurs directeurs respectifs et de tous les personnels qui les entourent. À l’heure où j’écris ces lignes, aucun d’entre eux n’a été affecté par la pandémie.

EEn tenue de parade, les légionnaires arborent fièrement leur longue ceinture bleue. À partir de 1830, elle était portée par mesure de prophylaxie dans les troupes du Corps expéditionnaire. Elle était destinée, nous rappelle Jean Hallo dans “Monsieur légionnaire”, à éviter les refroidissements à l’origine des dysenteries. Pour être impeccablement ajustée, elle nécessite toujours l’aide d’un camarade : par ce geste symbolique, répété à l’infini avant les prises d’armes, les légionnaires se rappellent que la protection de chacun repose avant tout sur le soutien de l’autre.

Pendant ce temps, les opérations se poursuivent au Sahel. Nous venons d'y perdre deux des nôtres, les légionnaires Martynyouk et Clément du 1er Régiment étranger de cavalerie tombés au champ d'honneur. Ils ont reçu l'hommage de la Nation et la Légion ne les oubliera jamais.

 

Général de brigade Denis Mistral,
commandant la Légion étrangère
(Editorial du magazine Képi-blanc N° 831)

| Ref : 692 | Date : 18-05-2020 | 5774